De l’accueil des réfugiés à la revitalisation économique: la philanthropie au service des villes

Note: Texte publié dans le revue URBA de janvier 2016 (vol. 36, p. 24-25).


Depuis plusieurs semaines, l’accueil des réfugiés syriens en sol canadien est sur toutes les lèvres. La crise humanitaire – qui prévaut en Syrie depuis maintenant quatre ans – a fini par trouver écho dans l’actualité québécoise et a déclenché une vague d’inquiétude et de résistance, mais également un grand élan de générosité et d’entraide.

Apparu dans le débat public lors de la campagne électorale, cet enjeu est devenu particulièrement discuté depuis les attentats de Paris. Le processus de validation de l’identité de ces nouveaux arrivants étant au cœur de la polémique sur le plan fédéral.

Au niveau municipal, bien que la question sécuritaire demeure, des questions beaucoup plus concrètes se posent : où hébergerons-nous ces familles syriennes ? Quand arriveront-elles ? Avons-nous les ressources financières nécessaires pour les accueillir ? Qui assurera l’accompagnement et soutiendra l’intégration ?

Partout au Québec, des citoyens souhaitent venir en aide aux réfugiés. Si plusieurs font des dons monétaires à des organisations qui accueilleront ces nouveaux arrivants, d’autres souhaitent donner de leur temps et soutenir directement ces personnes dans leur processus d’intégration.

Au Québec, les crises sont parmi les plus puissants déclencheurs de solidarité et d’engagement. Ce fut notamment le cas à la suite de la tragédie de Lac-Mégantic, qui a entraîné de nombreux décès et victimes de toutes sortes ainsi que des dommages environnementaux considérables. Ce fut également le cas à Shawinigan, qui a connu une catastrophe plus lente, mais bien réelle, découlant d’une dévitalisation économique sans précédent dans la région.

Lac-Mégantic : tragédie, engagement et reconstruction

À la suite de la tragédie de Lac-Mégantic, « on a été littéralement inondé de gestes très concrets d’aide et d’entraide qui ont pris différentes formes » affirme Stéphane Lavallée, directeur du Bureau de reconstruction du centre-ville de Lac-Mégantic.

Le Québec en entier est interpellé par la situation. L’aide, d’une ampleur et d’une diversité inespérée, provient de partout : spectacles-bénéfices, levées de fonds, bénévoles qui se rendent sur place, exercice public des Canadiens, escale du Défi Pierre Lavoie, récolte record de La Croix-Rouge (14,8 M$).

Le monde municipal répond également aussitôt. Des villes, de petite et de grande envergure, soutiennent les mesures d’urgence et contribuent au rétablissement de Lac-Mégantic par des prêts de services et de ressources humaines ou par des dons matériels et financiers.

Ce qui a le plus impressionné M. Lavallée, c’est l’engagement des Méganticois. La ville lance la démarche Réinventer la ville en organisant 15 rendez-vous publics en 15 mois, auxquels participent des centaines de citoyens qui viennent donner temps, idées et expertise.

« On a vu des centaines de bénéficiaires passifs, devenir des bénéficiaires actifs. Je pense que c’est la sincérité de l’invitation et l’ouverture de l’équipe municipale qui a rendu cela possible. Les gens ont cru qu’ils pouvaient changer le cours des choses, et effectivement, ils ont changé le cours des choses » conclut M. Lavallée.

Le capital humain : un levier économique important pour Shawinigan

Shawinigan n’a certes pas connue une tragédie aussi retentissante que celle de Lac-Mégantic, mais elle a vécu une catastrophe lente et sournoise, pendant une quarantaine d’années.

Dans cette ville qui était jadis le moteur économique de la région, les fermetures d’usines se sont enchaînées au cours des années. Entre 2008 et 2014 seulement, 1 250 emplois ont été perdus à la suite de trois fermetures consécutives.

« Mais aujourd’hui Shawinigan se démarque par sa plus importante ressource naturelle, son capital humain » affirme Michel Angers, maire de Shawinigan. En effet, malgré les difficultés économiques, la Ville fait preuve de résilience et résiste à l’adversité.

Les citoyens – et la municipalité – s’impliquent financièrement en donnant généreusement aux fondations du centre de santé, du cégep, et de l’entrepreneurship. Ces structures sont essentielles et permettent d’offrir des soins de santé de proximité, de retenir les jeunes dans la région, et de démarrer de nouvelles entreprises.

Les citoyens s’engagent également bénévolement afin d’offrir des services d’entraide. Pour Michel Angers et son équipe, le don de temps est aussi un important levier économique. À titre d’exemple, une armée de bénévoles a permis à cette petite ville de recevoir le tournoi de la Coupe Memorial (2012), activité qui a généré des retombées économiques locales de près de 7 M$.

En somme, « la philanthropie représente un actif essentiel à notre développement comme communauté » soutien M. Angers.

La culture philanthropique dans la ville

À Lac-Mégantic comme à Shawinigan, deux contextes ont permis de faire exploser une culture d’engagement et de solidarité. Dans ces deux cas, les des échanges avec les philanthropes ont été soutenues par des élus et des employés municipaux ouverts, qui ont choisi de miser sur le capital humain du territoire afin de trouver des solutions innovantes aux problèmes complexes et imprévus auxquels ils étaient confrontés.

Qu’il s’agisse de citoyens impliqués bénévolement dans la communauté, de dons financiers à des projets locaux, ou de contribution technique en réponse à un enjeu local, les villes sont des lieux dans lesquels la culture philanthropique s’exprime de façons variées et dynamiques. À l’échelle d’une ville, on peut interpeller le philanthrope, lui proposer un défi, et applaudir les résultats avec lui.

Le territoire organisé de la ville fourmille d’acteurs qu’il suffit de mobiliser et qui sont fiers d’être interpellés. Au cœur de ceci se trouve la corporation municipale, qui a la capacité de stimuler et d’encadrer les actions philanthropiques.

Tout comme la philanthropie a permis de répondre aux défis de Lac-Mégantic et de Shawinigan, elle jouera certainement un rôle central dans l’accueil des réfugiés syriens dans les municipalités québécoises. Il y a aussi les élus, leaders naturels choisis par leurs concitoyens pour leur vision et pour leur capacité de se mobiliser, et de mobiliser les forces vives de la communauté.


Michel Angers et Stéphane Lavallée ont participé au Sommet 2015 sur la culture philanthropique. Ils ont également livré une conférence sur la philanthropie dans le cadre du lancement du Réseau des villes francophones et francophiles d’Amérique.

Notez que la Chaire de recherche Marcelle-Mallet sur la culture philanthropique a publié un cahier de recherche sur L’engagement social des élus municipaux et leurs représentations du développement local. [PDF] [Résumé]